Actualité 12 10 2012

Collectivités et open data : convaincre les administrations et sortez la donnée !

La Netscouade

Par La Netscouade

La Mairie d'Issy-les-Moulineaux a accueilli vendredi 5 octobre un colloque sur l'open data dans les collectivités territoriales sobrement intitulé "Open data : par où commencer ?". La journée s'est organisée autour de trois tables rondes : un retour d'expériences des projets open data dans plusieurs villes européennes, un débat autour des voies et moyens d'utilisation de ces données, et un dernier échange autour des opportunités de développement des applications utiles grâce à l'open data. Résumé et digressions autour des idées les plus intéressantes de la journée.

Un petit mot d'abord sur le contexte de ce colloque. Il s'inscrit dans le cadre du projet européen Citadel On The Move piloté par l'agence de coordination des projets d'administration électronique de la région flamande, en Belgique (CORVE). Co-financé à hauteur de 1,92 million d'euros par la Commission Européenne (pour un budget total de 3,84m€), le projet Citadel est tourné vers la ville intelligente et veut profiter de l'ouverture des données publiques pour libérer un potentiel d'innovation en matière d'applications et de services publics mobiles dans toute l'Europe. Citadel on the Move vise notamment à développer des formats interopérables pour les jeux de données et des standards de gabarits pour faciliter la conception d'applications par les développeurs européens.

L'un des premiers objectifs de Citadel est donc de favoriser le retour d'expériences entre les parties prenantes au mouvement open data, à commencer par les collectivités elles-mêmes. D'où l'objet de la première table ronde où l'on a évoqué le déploiement de projets open data à Rotterdam, Paris, Bruxelles, Gand et Amsterdam. Des collectivités qui ont peu de choses en commun : Bruxelles capitale institutionnelle de l'Europe, Paris la ville-monde, Gand et ses 60 000 étudiants pour 250 000 habitants, Rotterdam 1ier port européen et Amsterdam symbole de la ville libre et libérale d'Europe du nord. 

Les différences qui en découlent sur l'approche des projets open data n'en ont été que plus éclairantes. Par exemple, d'où part la réflexion sur l'open data ? Qui inscrit cet enjeu à l'ordre du jour et en devient chef de file ? À Bruxelles, la réflexion a d'abord été portée par les équipes en charge du site web de la ville http://www.bruxelles.be/ comme l'a expliqué son chef de projet, Philippe Allard (@PhilippeAllard). À l'inverse, Jean-Philippe Clément (alias @AgentNum), chargé de mission TIC, se souvient qu'à la mairie de Paris le sujet a très tôt fait l'objet d'un soutien politique fort de la part de l'adjoint au maire en charge de l'innovation, de la recherche et des universités, Jean-Louis Missika. La fécondation et la gestation des projets open data des collectivités empruntent des voies différentes en fonction de plusieurs facteurs à la fois environnementaux et propres à chaque collectivité, à sa culture et son histoire.

 

Convaincre les services

Mais il est une difficulté qu'ils rencontrent pourtant tous sans exception, c'est celle d'emporter la conviction des producteurs et détenteurs de la donnée publique : les services administratifs. Et nos cinq témoins sont formels : les réticences sont fortes. Pour beaucoup d'agents et de cadres des services administratifs, publier les données revient à donner à tous la possibilité d'évaluer leur travail, de l'analyser, d'y relever d'éventuelles erreurs, malfaçons, incohérences. Au-delà, la légitimité de la démarche est souvent posée : l'open data, qu'est-ce que c'est ? À quoi bon ? Frédéric Romanczuk, qui intervient en France dans le secteur public pour Microsoft a constaté que les agents "sont souvent enclins à penser que leurs données ne serviront à personne ou qu'elles ne pourrant pas être comprises et interprétées comme il le faudrait en dehors de leur service" qui serait seul à maîtriser cette matière.

Or sans les services, pas de data ! Et pas de data, pas de chocolat : la première des nécessités est donc de faire adhérer les services. La communication et l'accompagnement du changement sont des outils indispensables à ce stade. Il faut rassurer : libérer les données ce n'est pas une punition. Il faut faire de la pédagogie : les données publiées pourront être utiles à telle catégorie d'usager. Il faut valoriser : votre travail a des finalités nouvelles, vous ne le soupçonnez pas encore mais vous pouvez aussi rendre ces services-là. Frédéric Romanczuk va même plus loin "les projets open data améliorent la qualité de la donnée" car ils sont souvent l'occasion de remettre à plat les méthodes de travail, de collecte et de transmission interne aux administrations.

Les rapports avec les services ne s'arrêtent pas au travail de conviction : il s’agit au contraire de concevoir avec eux tout le processus qui permettra d'identifier les nouvelles données à libérer, de les rendre facilement exploitables et de les mettre à jour régulièrement. "Sinon, on peut avoir l'ambition de faire un coup de communication. Mais après, que fait-on ?" a résumé Philippe Allard.

 

« Sortez la donnée ! »

Pour convaincre, il est une autre constante, propre à l'économie numérique, qui ressort clairement des débats d'Issy-les-Moulineaux : le recours à la multitude, pour paraphraser Henri Verdier. Partout, les porteurs de projets open data sont allés chercher en dehors des municipalités, dans les communautés de développeurs, le monde du logiciel libre, chez les activistes du web, les preuves que des usages pertinents pouvaient naître de la libération des données conservées par les services. 

À Bruxelles, ce travail a débuté avant même la publication du premier jeu de données, sur la base d'exemples étrangers : "Nous avons commencé par un benchmark qui faisait un inventaire des jeux de données libérés par d'autres villes et nous avons listé des exemples de réutilisation" s'est rappelé Philippe Allard. À Gand et à Rotterdam, c'est l'organisation d'événements comme les hackathons (concours de développeurs qui doivent réaliser une application en un temps limité) qui a permis de créer les premières applications innovantes et ainsi asseoir un début de prise de conscience au sein de l'administration et du conseil municipal. 

Idem à Paris : "Nous avons énormément travaillé avec la communauté. On a consulté avant la mise en ligne, pendant et après", a souligné Jean-Philippe Clément, qui a fait la démonstration de la capacité des utilisateurs à co-piloter le projet de la ville : "Quelles nouvelles données libérer ? Dans quel format ? Nous notre mission, c'est de sortir la donnée, même imparfaite : le reste, c'est le boulot de la communauté". ”Sortez la donnée" comme leitmotiv donc : l'amélioration, l'itération, l'innovation, sont des processus continus qui branchent les producteurs de données (les services) aux utilisateurs premiers (la communauté open data, les développeurs), avec au milieu une entité chargée de faire interface.

C'est cette "entité" qui varie d'une collectivité à l'autre : un chargé de mission TIC, l'équipe en charge du site web, des agents de la direction des systèmes d'information, de la communication, parfois un membre du cabinet du maire et pourquoi pas directement des représentants de la communauté ! Ou une task force réunissant tout ce petit monde ? Quoi qu'il en soit, la forme de cette interface entre producteurs et utilisateurs en dit long sur le degré d'implication politique —et donc budgétaire— des collectivités.

 

Où en est l'open data dans les collectivités en 2012 ?

 En Europe, nous en sommes au commencement. Et au commencement, "la terre était informe et vide". Il y a de moins en moins de collectivités totalement étrangères à l'open data, mais le démarrage de projets de moyen voire de long terme reste l'exception. Pourtant, les témoignages d'Issy nous ont appris quelque chose d'encourageant : la phase de démarrage et d'expérimentation ne coûte pas grand chose. Beaucoup peut être fait avec les ressources déjà en place. Ainsi de la question technique : pas besoin de développer une plateforme complexe et chère pour mettre en ligne une trentaine de fichiers de données, qui iront tout aussi bien se loger dans une rubrique du site web actuel de la mairie. Idem pour la sélection des données à libérer : les premiers convertis ont toujours commencé petit, en libérant les jeux de données neutres, qui ne soulevaient pas de problèmes technologiques ou politiques, comme le nom des rues, des monuments, la localisation des toilettes publiques. 

En s'appuyant sur les communautés, les collectivités se forment, montent en compétence à peu de frais : "Il y a un travail d'apprentissage pour les collectivités. Au début, pour être honnête, on n’y connaissait pas grand chose" avoue l'agent numérique de la ville de Paris. Surtout, elles externalisent une partie importante des coûts d'innovation en organisant des hackathons.

Mais pour aller au-delà et pérenniser réellement la démarche, en assurer la qualité et l'itération perpétuelle, il faut à un moment ou un autre être en capacité d'investir. Et c'est là où le bât blesse. Ivonne Jansen-Dings de Apps for Amsterdam a fait des envieux en rapportant que la métropole néerlandaise avait fait passer de 60 000 € en 2011 à 500 000 € en 2012 son budget destiné à stimuler l'innovation au sein de la communauté open data. La réalité des financements de l'open data est à des années-lumière de ces chiffres, a fortiori dans les pays les plus concernés par la crise financière. À Gand, Bart Rosseau, le coordinateur de la stratégie open data de la ville, a dépensé cette année en tout et pour tout 2 000€, pour l'organisation d'un événement de type hackathon, à quoi on peut ajouter le coût pour la ville de son salaire annuel. À Paris, Jean-Philippe Clément estime que la conduite des projets open data emploie 10 % du temps de travail de trois employés de la mairie. Quant à l'impact sur les autres services, à Paris comme à Bruxelles on a intégré ces projets aux coûts de fonctionnement et des équipes concernées.

Tout problème de financement d’une politique publique est une question de priorité, d’arbitrages ; autant dire que devant l'open data, —loin devant !— le premier enjeu numérique des collectivités c'est le raccordement au très haut débit. L'open data ne devient un sujet qu'une fois les infrastructures en place. Pour autant, on voit déjà bien toute la difficulté pour les collectivités qui disposent des infrastructures de stabiliser un financement destiné à l'open data.

 

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