Réseaux sociaux et politique: structuration des pratiques, contrôle, instrumentalisation à des fins de pouvoir

Le web politique, après une première phase d'expérimentation en 2005-2007, et un foisonnement désordonné d'usages entre 2007 et 2012, se professionnalise... au risque de se rigidifier. Conséquence : le web politique pourrait bien perdre ce qui faisait son intérêt : sa souplesse et son accessibilité, au profit d'une communication cadenassée
Quand les politiques investissent les réseaux sociaux : les dispositifs web se structurent...
- Aux Etats-Unis, l’équipe de campagne de Barack Obama continue dans la voie de sa stratégie « web intégral » : après les récoltes de dons organisées notamment auprès de la communauté technophile, les stratégies de mails ciblés impulsées par l’OFA (Organization for America) ou encore le ludique comparateur de programme The Life of Julia lancé il y a un mois, un e-mail a été récemment adressé pour recruter des équipes pour rejoindre le QG de campagne de Chicago et jouir de « l’opportunité unique d’user de ses talents » auprès du candidat.
- Le message envoyé par Joe Rospars, en charge de la stratégie digitale du candidat en appelle à la collaboration des destinataires pour assurer la « campagne la plus efficace et novatrice de l’histoire du numérique ». Il s’agit de recruter des individus issus de milieux différents – agences créatives, associations, médias, start-ups, etc. – afin de réunir de les talents qui serviront à « changer la manière de déployer une campagne (…) et user de tous les canaux possibles pour faire réélire Barack Obama ».
- Si les dispositifs se perfectionnent et se structurent de la sorte - les innovations de l’OFA plaçant la campagne d’Obama sous le signe de l’utilisation des bases de données électeurs et des stratégies de mails ultra ciblés, les réseaux sociaux, fortement investis par les politiques aujourd’hui, tendent également à se rigidifier quelque peu
... Et les usages se rigidifient
- En France, par exemple, sur les réseaux sociaux, l’heure est à la réserve et l’activité foisonnante observée en ligne pendant la campagne laisse place à davantage de rigueur de la part des responsables politiques. Dès son entrée en fonction, François Hollande a vivement recommandé à ses nouveaux ministres d’agir avec retenue sur les réseaux sociaux. La toute récente « affaire » Trierweiler a fait couler de l’encre et beaucoup ont critiqué le manque de retenue de la femme à laquelle le chef de l’Etat accorde sa confiance, « sauf sur ses tweets » !
- Certains politiques, à l’instar de la candidate UMP aux législatives Salima Saa, ont récemment fermé leur compte Twitter à la suite de polémiques déclenché par l’un de leurs messages. Roland Ries, le maire de Strasbourg, se plaint, lui, des libertés prises par ses collaborateurs sur les réseaux sociaux et entend bien limiter leurs usages de Facebook et Twitter.
- Comment expliquer ce qui apparaît comme une certaine institutionnalisation de ces pratiques médiatiques, aujourd’hui largement répandues parmi les personnalités politiques ? En cinq ans, les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter sont devenus des espaces centraux du débat public : d’abord utilisés par quelques « early adopters », intrigués ou amusés par ces nouveaux moyens de communication (NKM, Cécile Duflot, Benoît Hamon), les responsables semblent avoir assez majoritairement pris conscience du potentiel de ces nouveaux médias. Leur usage s’est généralisé, jusqu’à être omniprésent pendant la campagne présidentielle de cette année. Au départ, les médias sociaux ont pu être considérés comme une sorte de « far west » avec des espaces de discussion plus souples dans un champ politique où la rigidité est parfois plus forte.
- Puis, les années 2010-2012 ont marqué le temps de la généralisation de leurs usages dans un environnement peu contrôlé. Aujourd’hui, ces usages semblent se policer : il est fort probable que les politiques tâchent, désormais, de soumettre aux logiques plus traditionnelles de communication verticale les réseaux sociaux.
Les régimes autoritaires censurent et utilisent les réseaux sociaux pour diffuser leur propagande
- De leur côté, les régimes autoritaires continuent de traquer et de censurer le web . Rappelons que le rapport Ennemis d’Internet 2012 de Reporters Sans Frontières publié en mars dernier, indiquait que cette année encore le cyber-espace faisait souvent l’objet de censure de la part d’Etats déployant des technologies toujours plus sophistiquées pour en prendre le contrôle. Blocage de la navigation, retrait de contenus ou de mots-clés dans les moteurs de recherche, ces Etats censeurs s’immiscent également de manière plus diffuse sur la toile, divulguant leur cyber-propagande sur les réseaux sociaux (louanges de Bachar Al-Assad sur des murs Facebook, menaces provenant des compte Twitter des autorités biélorusses).
- La Russie, par exemple, surveille de très près ce qui se passe sur les réseaux sociaux. En décembre dernier, le service de sécurité de l’Etat priait par exemple le réseau social VKontakte, considéré comme le Facebook russe, de bloquer les sites qui remettaient en question la victoire du parti au pouvoir aux élections législatives. Le pouvoir a essuyé un refus de la part des créateurs du réseau social, comme le rapportait une conversation avec l’administrateur de l’un de ces groupes publiée en ligne par Pavel Dourov, l’un d’eux : « Ces derniers jours, le FSB a demandé de bloquer les groupes d'opposition, dont le vôtre. Nous ne le faisons pas, par principe », rapportait-il. Outre les irrégularités de ce scrutin, de nombreux sites et blogs d’opposition au régime ont été la cible d’attaques vraisemblablement commanditées par le régime pour faire taire les voix s’élevant contre les fraudes commises lors des élections.
- Dans le même temps, en Corée du Sud, les réseaux sociaux faisaient l’objet d’une censure renforcée : soupçonnés d’héberger des « contenus nuisibles ou illégaux » et surtout la propagande émanant de la Corée du Nord. Ainsi, les utilisateurs de Facebook et Twitter se sont vus imposer des règles strictes : s’ils n’effacent pas ces contenus jugés nuisibles (pronographie, jeux d’argent, drogue, propos calomnieux, etc.), ils se verront supprimer leur compte. La commission de régulation des moyens de communication chargée de cette mission vise particulièrement « Les posts et les sites qui font l'apologie de la Corée du Nord ou glorifient ses leaders », comme l’expliquait son président.
Le chiffre : 10 000
- C’est le nombre d’abonnés au compte Twitter de la Corée du Nord (@uriminzok)
- Depuis août 2010, le pays exploite en effet le réseau de miccro-blogging comme un moyen de diffuser sa propagande d’Etat : d’après l’AFP, il s’agit principalement de positionnements hostiles à la Corée du Sud ou encore aux Etats-Unis.
- La même année, le pays avait ouvert un compte Facebook, autre vitrine de propagande, ou encore un compte Youtube destiné à diffuser des vidéos de Kim Jong Il.