La campagne invisible : comment les candidats parlent aux IA
Analyse
À l’approche de la présidentielle de 2027, ce journal de campagne numérique décrypte chaque mois les initiatives, les formats et les usages qui transforment la communication politique. Quelques faits marquants pour comprendre comment se mène la bataille électorale à l’heure des plateformes, des créateurs et de l’intelligence artificielle.
2027 sera la première présidentielle boostée à l’IA et c’est une véritable campagne souterraine qui s’engage. Il s’agit pour les candidats d’abreuver ChatGPT, Claude ou Gemini de leurs éléments de langage. Emmanuel Macron l’avait pronostiqué en novembre 2025 : “Aux prochaines municipales et présidentielles, de plus en plus de nos compatriotes vont aller sur leur agent IA et vont dire ‘pour qui je dois voter ?’”. Il avait vu juste : aux municipales, 16 % des Français ont utilisé un outil d’intelligence artificielle pour les aider à faire leur choix, entre 30 et 40 % des sondés assurent même que le chatbot leur a fait changer d’avis. Le phénomène ne risque pas de s’estomper en 2027 : 18 % des citoyens disent vouloir faire leur choix aidés par un LLM, si l’on en croit une enquête de l’institut Verian, le chiffre monte même à 39 % chez les 18-24 ans.
“Nourrir les IA”
L’IA s’impose donc comme un nouveau média à traiter, mais c’est un média bien particulier, une boîte noire qui ne donne jamais la même réponse, choisit ses sources de manière opaque et échappe de fait à la supervision de l’Arcom. Certains états-majors ont déjà lancé l’offensive afin de maîtriser au mieux leur destin. Le site de campagne de Bruno Retailleau a ainsi été conçu explicitement pour “nourrir les IA” d’une parole soigneusement choisie. Du côté de Gabriel Attal, le sujet est également pris très au sérieux : “Nous réalisons nos propres benchmarks, pour voir si le candidat remonte bien sur telle ou telle thématique, et [veillons] à multiplier les sources et à intégrer des chiffres, que l’IA aime bien aller chercher là où l’humain préfère de l’émotionnel”, assure à Politico le directeur du numérique du parti, Victor Cohen.
Prime aux sites austères
Le paradoxe de cette campagne connectée est que la nécessaire production d’un robinet d’images sur Instagram ou TikTok n’est pas d’une grande utilité avec les IA, qui préfèrent de loin les textes bien structurés, cantonnés sur des sites particulièrement austères. “La prime ira à la densité doctrinale, à l’ingestibilité des programmes”, prédit Benoît Thieulin, de La Warroom. Les candidats parlent aux électeurs sur les réseaux, mais ils écrivent de plus en plus pour les IA sur leur site de campagne. Une parole pour les humains, une autre pour les machines, c’est le grand écart de 2027.
Le fil de campagne
Le “janonisme” : le Brésil de Lula inspire la gauche française
L’incroyable remontada de Lula, qui a mis au tapis Flávio Bolsonaro, semble offrir un plan détaillé de victoire contre l’extrême droite pour la gauche française. L’équipe de Jean-Luc Mélenchon s’est ruée sur les leçons du “janonisme”, du nom du député André Janones, inspirateur de la stratégie numérique de Lula. Cette méthode apparaît comme un manuel de survie en milieu algorithmique. Afin de “casser l’algo” de Meta qui semblait restreindre ses contenus, le camp de gauche a lancé un groupe WhatsApp, “L’armée de Lula”, passé entre les deux tours de 60 000 à 11 millions de membres. Une stratégie si payante que Mélenchon a lancé dans la foulée un canal WhatsApp, avec déjà plus de 160 000 suiveurs. Autre leçon (mal digérée) du janonisme : afin d’invisibiliser l’extrême droite, il s’agirait de bloquer ses comptes sur les réseaux. Un vaste mouvement de blocage de CNews, Bardella ou Le Pen s’est ainsi lancé ces derniers jours en France, avec la création d’un site dédié qui rencontre un succès fulgurant. “Je n’ai jamais dit que les gens devraient bloquer les comptes, a dû corriger André Janones. J’ai dit qu’ils devraient ignorer leurs publications.” Il juge bien plus efficace d’influencer l’algo en ne lisant pas, en ne commentant pas et en ne likant pas les posts des adversaires. “La boîte à outils de Janones demeure prisonnière de l’ère du clash sur les réseaux sociaux et du cynisme algorithmique comme levier”, regrette Benoît Thieulin, qui estime qu’en 2027, l’attention devrait davantage être portée vers les LLM.
TF1 mise à fond sur les podcasts politiques
Ce n’est pas comme si le groupe TF1 manquait de contenus à forte valeur politique, entre le journal de 20h, LCI ou l’émission Quotidien. Mais la première chaîne d’Europe investit massivement dans ce qui s’annonce comme le format star de 2027 : le podcast politique. Un intervieweur, un invité et des gros micros : la recette est bien connue et avait joué un rôle prépondérant dans la récente présidentielle américaine. TF1 a ainsi recruté le youtubeur Gaspard G pour lancer un format original et réussi qui place Raphaël Glucksmann ou Gabriel Attal face à leurs “dossiers”. François Lenglet présente de son côté “Pourquoi président(e) ?”, une longue discussion “sans filtre” avec les candidats. Dans “Route nationale”, diffusé à la fois sur YouTube et au JT de 20h, signe d’une hybridation des formats, Anne-Claire Coudray monte en voiture avec Édouard Philippe ou ses concurrents. Pour ceux qui doutent encore de l’importance prise par ces podcasts politiques, l’Arcom a annoncé qu’elle réfléchissait à de “nouvelles règles” afin de les réguler.
Que peuvent les deux nains numériques face aux deux cadors des réseaux ?
À l’heure où l’on écrit ces lignes, la présidentielle s’oriente vers un match à quatre, entre Jean-Luc Mélenchon, Raphaël Glucksmann, Édouard Philippe et Marine Le Pen. Une analyse de ce quatuor fait ressortir une évidence : Glucksmann et Philippe apparaissent comme des nains numériques face à Mélenchon et Le Pen, grands maîtres de l’influence depuis des années. Les chiffres sont frappants et laissent entrevoir un fossé béant : quand Mélenchon cumule 10,1 millions d’abonnés sur ses réseaux et Le Pen, 7,8 millions, Philippe réunit seulement 1,9 million de personnes et Glucksmann 1,5 million (il a renoncé à son compte TikTok). Le seul réseau où Glucksmann et Philippe apparaissent comme dominants est… LinkedIn, que les deux candidats ont investi avec assiduité. Remporter le concours de beauté sur Internet n’est jamais l’assurance d’une élection, mais un tel gouffre d’influence revient à s’élancer sur la ligne de départ avec un sérieux handicap.
La grande migration n’a pas eu lieu : X jouera un grand rôle en 2027
Le 20 janvier 2025, alors que la politique américaine s’abîme dans les délires d’Elon Musk, Raphaël Glucksmann annonce son départ prochain de X, soutenant la campagne #HelloQuitteX, un nécessaire “sursaut démocratique”. Près de deux ans plus tard, force est de constater que le candidat social-démocrate n’a pas réussi à décrocher. Et comment le faire ? Tout décrié qu’il soit, X reste le réseau politique principal en France, celui où tous les candidats sont actifs, celui où ils réagissent en direct aux faits d’actualité. Jean-Luc Mélenchon y lance la plupart de ses attaques, parfois acides, Marine Tondelier y publie d’interminables tweets, Dominique de Villepin y livre ses recommandations musicales, David Lisnard y organise sa bulle spéculative… C’est aussi par un tweet, ne l’oublions pas, que Bruno Retailleau a fait tomber le premier gouvernement Lecornu. Plus que jamais, X s’est imposé, pour un responsable politique voulant prendre la parole, comme l’alternative la plus naturelle à un communiqué de presse ou à un passage télé.
Et si la campagne était percutée par des piratages en série ?
On connaissait la grande vulnérabilité des administrations publiques, hackées à de nombreuses reprises ces derniers mois, on découvre un nouveau péril en vue de 2027 : le piratage des partis politiques. Coup sur coup, trois partis ont subi des cyberattaques, qui ont de quoi saper la confiance : La France Insoumise, Renaissance et le Parti communiste. La fuite la plus préoccupante concerne le PCF : les coordonnées de 183 000 adhérents ou sympathisants ont été mises en vente sur le web par un pirate. Des attaques préoccupantes pour la démocratie alors que l’un des enjeux majeurs pour un parti en campagne est de récupérer des coordonnées de citoyens.
Auteur·ice
S’abonner à la newsletter PICKS
Tous les 15 jours, le meilleur des nouvelles tendances du digital dans votre boîte mail.
Et aussi...
Envie de nous confier un projet ?
Contactez-nous !
Accéder au formulaire