Aimer ou renoncer : le dilemme des Potterheads
Analyse
Boussole morale, communauté mondiale. Pendant plus de vingt ans, Harry Potter a été bien plus qu’une saga littéraire, offrant un refuge et un espace d’identification à des millions de lecteurs. Pourtant, un malaise grandit. Peut-on encore aimer Harry Potter quand sa créatrice, J.K. Rowling utilise sa notoriété au profit d’un combat transphobe, en contradiction flagrante avec les valeurs de son univers ? Ce conflit intérieur a un nom : la dissonance morale. Et il est d’autant plus vif que la puissance économique de la saga, donc notre consommation, affecte désormais directement la vie des personnes trans.
Tout avait pourtant “bien” commencé.
Avec plus de 600 millions d’exemplaires vendus et des traductions dans plus de 80 langues, Harry Potter est l’un des phénomènes culturels les plus massifs de l’histoire. Dès la fin des années 1990, la “Pottermania” s’impose.
Transcendant générations, cultures et classes sociales, les Potterheads se retrouvent autour de valeurs fortes : lutte contre le fanatisme et l’oppression, solidarité, défense des plus faibles (on se souvient du Front de Libération des Elfes de Maison)… Les héros outsiders rappellent que chacun a sa place. Un message qui résonne, logiquement, auprès des communautés LGBTQIA+.
Proche du Parti travailliste britannique et multipliant les soutiens à diverses causes, J.K. Rowling est alors perçue comme une autrice engagée et philanthrope. En 2008, elle invite ainsi les diplômés de Harvard à “utiliser leur statut et leur influence pour élever la voix au nom de ceux qui n’en ont pas”.
Sans surprise, une étude publiée en 2014 dans le Journal of Applied Social Psychology montre que les lecteurs de la saga sont plus enclins à faire preuve de tolérance envers les groupes marginalisés.
Le virage Rowling
Dès 2018, les prises de position de J.K. Rowling sur les questions de transidentité provoquent une onde de choc. Les signes de sa proximité avec le courant TERF, qui exclue les femmes trans des luttes féministes, alimentent les polémiques :
- Soutien à Maya Forstater, militante transphobe ;
- Usage du hashtag #ArrestMe pour railler la loi écossaise criminalisant les propos haineux (un hashtag relayé par Elon Musk lui-même !) ;
- Négationnisme en 2024 : elle conteste que les nazis aient brûlé des ouvrages de recherche sur la transidentité ;
- Harcèlement de la boxeuse Imane Khelif aux JO de Paris, qu’elle accuse à tort d’être un homme…
En juin 2025, J.K. Rowling franchit un nouveau cap avec la création d’un fonds privé destiné à soutenir des initiatives juridiques transphobes.
Le nom d’emprunt choisi pour ses polars était de toute façon sans équivoque : Robert Galbraith, nom d’un des pères fondateurs des thérapies de conversion.

Un fandom en crise
Très vite, la communauté se fracture.
Dans le sillage de figures emblématiques comme Emma Watson ou Daniel Radcliffe, qui affirment publiquement leur soutien aux personnes trans, une partie des fans prend ses distances avec l’autrice. Le hashtag #RIPJKRowling se diffuse rapidement, incarnant la “mort symbolique” de l’autrice dans une partie du fandom.

De l’autre, une partie de la presse (Le Figaro dédie ainsi une de ses saga de l’été à “la lutte d’une idole”)et des figures conservatrices dénoncent une “chasse aux sorcières”, à l’instar de Vladimir Poutine, qui manifeste sa compassion pour cette “autre victime de la cancel culture occidentale”.

Dans cet espace polarisé, les lieux de discussions se transforment : le subreddit r/EnoughJKRowling accueille chaque semaine plus de 16 000 visiteurs qui ne débattent plus de fiction mais de valeurs, d’identité et de responsabilité morale.
A qui appartient Harry Potter ?
Peut-on être porteur de valeurs humanistes et continuer à aimer Harry Potter ?
La question dépasse l’autrice. Dans un épisode publié fin 2024, le podcast Affaires sensibles l’interroge dès son titre : Harry Potter appartient-il toujours à J.K. Rowling ?
La question est en réalité plus complexe qu’il n’y paraît, puisqu’elle revêt une triple dimension :
- économique : J.K. Rowling continue de toucher des revenus ;
- juridique : Warner Bros. détient les droits et exploite l’univers ;
- mais aussi intime : pour beaucoup de fans, une oeuvre aussi massive devient un bien collectif, un espace symbolique partagé.
Dans l’épisode cité plus haut, un fan résume ainsi cette tension :
J.K. Rowling peut vendre les droits à Warner Bros. pour faire des films mais elle ne possède pas les droits de ce que Harry Potter signifie pour tellement de gens.
La “mort de l’auteur” comme échappatoire
Depuis quelques années, une partie des fans revendique la possibilité de continuer à aimer l’œuvre en s’affranchissant de son autrice.
Ils mobilisent un concept théorisé par Roland Barthes en 1967 dans La mort de l’auteur : une fois le texte fois publié, l’auteur s’efface. Et seule compte l’interprétation du lecteur.
Pour beaucoup de Potterheads, cette idée devient un outil de résistance. Malgré son désaccord avec J.K. Rowling, le rédacteur en chef de la Gazette du Sorcier défend la valeur intemporelle de l’œuvre, du moment qu’elle continue à susciter réflexion et interprétation. La scène du philtre d’amour dans Harry Potter et la Coupe de feu est ainsi utilisée par certains milieux pour alerter efficacement sur les effets du GHB, la “drogue du viol”.

Les fans ont créé plus que J.K. Rowling ne créera jamais.
Comme le rappelait la journaliste Mathilde Loire en 2020 dans un épisode de Programme B, le monde de Harry Potter continue de vivre indépendamment de son autrice.
Les fans créent, et ils ont sans doute créé en 20 ans plus que ce qu’elle ne créera jamais. Ça fait des années qu’une partie du fandom se dit “on n’a plus besoin d’elle”.
Wizard Rock, blogs, fanfictions, fanarts, podcasts et conventions : dès les débuts d’Internet, le fandom Harry Potter s’organise et devient une machine créative sans précédent. Des sites comme The Leaky Cauldron (2000) ou Muggle Net (1999) structurent cette culture émergente et contribuent massivement à enrichir l’univers.
Souvent imité, jamais égalé, ce fandom pose les bases de ce que deviendra la culture participative en ligne. Son succès tient à un contexte unique : l’essor des premiers blogs, combiné à l’attente entre chaque tome, qui laisse aux fans le temps de théoriser, d’imaginer et de débattre. J.K. Rowling elle-même alimente cette dynamique, commentant certaines hypothèses, récompensant des fansites entre 2004 et 2007 et reconnaissant s’appuyer ponctuellement sur des ressources comme le Harry Potter Lexicon. Certains reconnaissent même dans la pièce The Cursed Child des éléments qui existent dans les fanfictions depuis 2006.
La production des fans ne peut plus être ignorée. Après des tentatives infructueuses de fermeture des fansites pour des questions de droit, Warner Bros. comprend qu’il est impossible de construire l’univers sans les fans et invite alors les principaux webmasters lors d’événements officiels.

Du fandom au fanactivisme.
Preuve de sa solidité organisationnelle, le fandom Harry Potter ne se contente pas de produire : il agit.
Avec Fandom Forward (l’ex-Harry Potter Alliance), il devient l’un des premiers exemples de mobilisation fondée sur une œuvre de fiction. A son apogée, l’organisation compte plus de 300 antennes à travers le monde menant des campagnes concrètes comme “Not in Harry’s Name”, poussant Warner Bros. à utiliser un chocolat issu du commerce équitable pour ses chocogrenouilles.
Actions humanitaires, sensibilisation, luttes contre les discriminations… la fiction devient un levier d’action contre les “forces du mal”.
Face aux prises de position de l’autrice, les fans n’hésitent pas à afficher leur indépendance. Pour marquer cette distance, le quidditch devient “quadball” et les joueuses et joueurs trans y jouent dans leur genre. Dans des manifestations de soutien aux personnes trans, certaines références à Harry Potter sont réappropriées, détournées et politisées.
Preuve qu’à ce stade, l’univers a déjà largement échappé à sa créatrice.

Le fanart, meilleur réponse au fanatisme ?
Alors partir ou rester ? Parfois, mieux vaut rester pour résister.
Pour l’association belge relie-F, dans leur communiqué, Celle dont on ne doit pas prononcer le nom, à boycotter ?, la réponse passe par la création :
Créez ! Fanart, fanfictions, détournement, créez des romances entre Harry et Drago, des sorcières trans, des sirènes bisexuelles et des joueuses de Quidditch lesbiennes. Transformez le monde des sorciers en un univers queer plein de paillettes.
La Potterfiction devient ainsi un espace de réappropriation narrative. Les fans transforment l’univers original en un espace collectif, où les normes sont redéfinies : personnages racisés, couples queer, identité trans ou non binaires, figures handicapées… autant de récits qui viennent combler les angles morts de la saga.
Plus qu’un exercice créatif, la fanfiction devient un outil politique, un moyen de faire évoluer les imaginaires, et à travers eux le réel.
Que faire de sa nostalgie ?
Derrière ce débat, il y a une question intime. Harry Potter a accompagné une génération entière. Y renoncer, c’est parfois renoncer à une part de soi.
Alors chacun compose : boycott total, consommation uniquement de seconde main, réappropriation créative… Il n’existe pas de réponse unique. Mais une chose s’impose : nos choix culturels ne sont jamais neutres, surtout lorsque des enjeux de droits et de sécurité sont en jeu.
Pour l’enseignant-chercheur Marc Jahjah, il est en tout cas nécessaire d’identifier ce que l’œuvre comble en nous (besoin de réconfort ? retour à l’enfance ? sentiment d’appartenance à un groupe social ?) pour apprivoiser cette nostalgie… et lui trouver d’autres espaces d’expression.
Avant de prendre, sans se retourner, la poudre de cheminette.
Auteur·ice
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