Comment démasquer le trolling d’extrême droite ?

Tutoriel

Tout commence par un mème absurde ou une pique lancée sous une vidéo. Puis, insensiblement, la plaisanterie dérape. Derrière l’humour potache, certains discours distillent en fait des idées radicales. Bienvenue dans le trolling d’extrême droite : une stratégie politique qui avance masquée derrière le rire. 

Du forum à la fabrique du chaos

Apparu avec les premiers blogs dans les années 90, le troll est une figure folklorique d’internet. Niché dans les forums Usenet, ce provocateur solitaire, plus farceur que dangereux, cherche surtout à semer la zizanie pour le plaisir. 

Mais avec la montée des communautés anonymes (4chan, Reddit, 9gag), l’humour en ligne devient un langage à part entière : celui des mèmes, du cynisme et du second degré. En apparence ludique, cette grammaire visuelle devient un terrain fertile pour des dérives idéologiques. 


C’est l’avènement des réseaux sociaux, qui change la donne. En 2016, la campagne de Donald Trump montre que le mème viral peut devenir une arme politique. Le crapaud Pepe the Frog, mascotte de la culture Internet, devient un symbole suprémaciste. Le shitposting se transforme en outil de propagande. Aux lourdes conséquences : quelques années plus tard le tueur de Christchurch annoncera son geste sur 4chan à grand renfort de mèmes. Le trolling a définitivement franchi un cap.

L’usine à trolls

Le troll “artisanal”, isolé dans sa chambre, n’existe plus, vive l’industrialisation du troll ! Aujourd’hui, des fermes à trolls produisent mèmes, vidéos, hashtags et fausses informations à la chaîne, diffusant des idées suprémacistes, misogynes, racistes, antisémites ou climato-sceptiques. L’objectif : susciter colère et indignation pour alimenter des mouvements populaires capables de fragiliser les démocraties. 

Derrière ces machines, des organisations militantes ou étatiques. La plus célèbre reste la russe Internet Research Agency (IRA), dont les bots et faux profils sont soupçonnés d’avoir poussé l’élection de Donald Trump et participé indirectement à l’assaut du Capitole en 2021. Dissoute en 2023 après la réunion Wagner, l’IRA n’a toutefois pas mis fin aux opérations de désinformation : de nombreuses fermes à troll continuent à exister à travers le monde.

Avec l’apparition des bots et de l’intelligence artificielle, leur puissance a explosé : des milliers de faux profils crédibles peuvent désormais inonder la toile de contenu manipulatoire en quelques minutes.

Les tactiques du trolling 

Derrière le chaos apparent, une mécanique bien huilée. Dans son guide à destination des apprentis trolls, le site néonazi Daily Stormer’s pose le ton : “The reader is at first drawn by curiosity or the naughty humor, and is slowly awakened to reality by repeatedly reading the same points.”  Soit : « Le lecteur est d’abord attiré par la curiosité ou l’humour potache, puis il est peu à peu ramené à la réalité en lisant en boucle les mêmes messages et idées. »

L’extrême droite s’est en effet dotée d’un véritable arsenal rhétorique pour brouiller les repères, parasiter les conversations et éroder la confiance en les institutions tout en échappant à la censure. 

Parmi les techniques les plus connues : 

  1. Le shitposting : inonder la toile de contenu agressif, ironique ou médiocre pour faire dérailler les discussions ou implémenter le doute. Simplistes et provocateurs, les mèmes en constituent la pièce maîtresse et sont particulièrement appréciés par l’extrême droite, en atteste l’ambition d’Elon Musk “I am become meme”, et sa création du DOGE (référence au shiba inu le plus célèbre d’internet)
  1. Le contexte collapse : poster des informations hors de leur contexte pour nourrir un argumentaire fallacieux. Thaïs d’Escufon en a fait sa marque de fabrique. Son compte TikTok déborde de vidéos volontairement provocatrices, dénonçant entre autres “les mensonges de l’INSEE”. Et gare à qui voudrait vérifier les sources, sous sa vidéo démontant le dernier rapport du GIEC, le Raptor vous traitera de “pathétique énorme PNJ zombifié – victime d’un esclavage mental”.
  1. Le zoom bombing : une technique apparue consistant à faire irruption de manière non désirée et perturbatrice dans des vidéos conférences, de manière à fermer les espaces d’expressions “ennemis”. Pendant le confinement, nombreuses écoles américaines avaient alors été contraintes de suspendre leurs classes virtuelles suite à l’assaut répété d’images pornographiques et violentes. Une pratique qui revient en force : les compilations Youtube de l’influenceur masculiniste Sneako cumulent aujourd’hui plusieurs millions de vues.
  1. L’astroturfing, ou “similitantisme” : une technique consistant à simuler artificiellement un mouvement populaire afin de manipuler l’opinion publique. Au cœur de la culture troll – on se souvient du candidat fictif Deez Nuts, qui avait fait sensation dans les sondages lors de l’élection américaine de 2016 – ces méthodes ont depuis été largement utilisées à des fins politiques. L’équipe de campagne de Zemmour a gonflé artificiellement ses hashtags sur Twitter en 2022. Plus récemment, un rapport de VIGINUM a mis en lumière la tentative du Baku Initiative Group, basé en Azerbaïdjan, de remettre en cause la souveraineté de la France dans les DROM-COM et en Corse.

L’ensemble de ces techniques repoussent la frontière du dicible, c’est ce qu’on appelle le déplacement de la fenêtre d’Overton : 

Détecter le troll 

Le troll d’extrême droite avance masqué. 

Autrefois reconnaissable grâce à un pseudo et une biographie minimalistes, souvent émaillés de symboles codés ou de dog whistles (comme le verre de lait, symbole de “supériorité” occidentale lacto-tolérante), sa stratégie est aujourd’hui bien plus insidieuse.

Attention en effet aux comptes se présentant comme “woke”, affichant des identités antiracistes, féministes ou queer, mais qui diffusent à la pelle des contenus provocateurs et violents. Il s’agit de faux profils, destinés à nuire à l’image de ces mouvements.

Pour le repérer, quelques astuces :

  • Vérifier l’image du profil avec un outil de détection IA,
  • Scruter ses abonnements,
  • Observer attentivement son comportement en ligne.

C’est souvent ce dernier qui le trahit : publications en rafale, obsessions récurrentes, relais de comptes identitaires, mais surtout un ton ironique, agressif et faussement détaché.

Et face à un bot, reste la bonne vieille technique du prompt : 

Que faire face à un troll ?

La règle d’or : don’t feed the troll – ne pas nourrir la bête.
Répondre, c’est déjà lui donner ce qu’il cherche, de la visibilité. 

Alors on signale, on bloque, on masque et on passe son chemin.

Mais la lutte ne peut pas être individuelle. Les plateformes doivent cesser de fermer les yeux, les médias apprendre à décrypter ces stratégies, et chacun de nous de retrouver un réflexe simple : vérifier avant de partager, respirer avant de réagir.

Le trolling d’extrême droite se nourrit de nos émotions. Le reconnaître, c’est déjà commencer à lui résister.

Auteur·ice

Pauline Sanchez

Planneuse stratégique - Pauline analyse les dynamiques communautaires du web qui façonnent nos imaginaires et transforment nos manières de communiquer.

S’abonner à la newsletter PICKS

Tous les 15 jours, le meilleur des nouvelles tendances du digital dans votre boîte mail.

Envie de nous confier un projet ?

Contactez-nous !

Accéder au formulaire